Association Pistil

Un premier atelier riche devant le mur

12 septembre 2021

Nous sommes le 11 septembre 2021, il est 8h30, le soleil encore bas tente de crever la brume. Il va y arriver. Mais pour l'heure, il fait frais.
J'arrive au mur à abeilles, le lieu est calme, encore un peu endormi, aux épis de seigle perle la rosée. Nous ne pourrons finir de le battre que cet après-midi. En prenant mes marques, je commence doucement à décharger le fourbis. Nous nous installerons dans le jardin de Roland devant le mur pour construire les ruches. C'est beau ici. Le temps passe, il est déjà 9h et quart quand je réalise que j'ai oublié la ficelle, un des deux éléments de la fabrication. Vite je mets un mot: «Désolé, j'aurai une demi-heure de retard, j'ai oublié la ficelle. Prenez un café, j'arrive. Jacky»
Lorsque j'arrive, ils sont tous là : 15 personnes. Personne ne veut de café. Nous nous présentons rapidement, puis je présente le projet sur ses trois années.

Désormais assis sur une bâche verte posée sur l'herbe humide nous nous engageons dans l'apprentissage. Commencer la spirale est le plus compliqué et le moins satisfaisant dans le sens où «on fait comme on peut». L'ambiance est calme, douce, les personnes ne se connaissent pas ou peu. Rapidement je me rends compte de mes erreurs de transmission de savoirs sur leurs réalisations. Je fais une mise au point et accompagne les uns et les autres à faire les premiers tours pour s'approcher d'un cercle. Petites moqueries, blagues commencent à pointer. Sue se dit qu'elle n'aura pas fini son travail ce soir, selon Richard c'est difficile pour elle de ne pas finir les choses qu'elle à commencées. Sylvain, très concentré travaille debout, son genou droit gros comme un melon lui fait mal lorsqu'il est assis. Je demande à Romain d'essayer d'obtenir une régularité des points de couture, il me répond qu'il ne sait pas faire un travail propre. Nadine serre un peu trop fort, et casse son aiguille. Elle cherche à s'approcher du cercle, dit que si elle n'a pas assez de force dans les mains elle se servira de ses pieds, «on fait avec ce qu'on a». Nadège a fait des tours et des tours de ficelle comme si elle voulait recouvrir la paille. Nous reprenons ensemble, d'abord en défaisant quelques point, puis ça repart. Son voisin Frédéric sourit de la voir, quoi qu'il ne s'en sort pas beaucoup mieux, il écoute les conseils que je donne à Nadège pour reprendre son ouvrage. Robert a du mal son travail n'est pas assez serré, son épouse auprès de lui, très appliquée et studieuse le taquine. Fanny oscille entre aider Gabriel son fils de 6 ans et faire le travail elle même. Pascale et Évelyne venues ensemble, assises l'une auprès de l'autre papotent et s'en sortent après un petit coup de main.

Deux personnes, Marc et sa femme ne sont pas restés longtemps, ils ont une maison ici mais travaillent encore dans la Somme. Ils sont venus car il dit :«Bientôt à la retraite, je prépare le projet d'avoir des ruches et des abeilles ici, lorsque nous viendrons y vivre, dans plus très longtemps maintenant».
A 13h15, tous absorbés par l'activité je dois presque les obliger à arrêter pour manger.. Pendant le repas je leur demande ce qui les a conduit à venir, la plupart sont là pour l'abeille : «faire quelque chose pour sauver les abeilles». Commence alors une discussion sur les traitements chimiques avec un propos plutôt jugeant de l'un d'eux. Cela nous a permis d'avoir un échange intéressant sur la posture à adopter lorsque nous sommes confrontés à des personnes qui pratiquent encore les phythosanitaires. Agressivité, amour, compréhension, écoute, jugement sont les mots qui ont émaillé notre conversation.

Après avoir mangé, tout le monde a repris son activité de vannerie tranquillement, pendant que je présentais le projet au journaliste de Ouest France qui descendait de St Lô pour écrire un article qui paraîtrait le lendemain dans le journal du dimanche. (Le lendemain nous occupions une page entière du journal diffusé sur toute la région). Un échange du journaliste s'en est suivi avec les uns et les autres, puis quelques photos. Le moment de communication expiré, le soleil brillait toujours, il avait séché les épis du seigle de leur rosée matinale. Nous sommes passés derrière le mur pour achever la moisson. Des visiteurs déjà présents nous ont accompagnés. D'autres sont encore venus pour faire un beau groupe de travail d'une trentaine de personnes. Certains ont passé plus ou moins de temps sur le chaume.
Deux petites filles, très adroitement, ont coupé tout l'après-midi sur un billot de bois à la grosse faucille, les racines du seigle arrachées, pendant que les adultes très consciencieusement, s'appliquaient à grouper tous les épis en tête de gerbe. Lesquelles étaient battues ensuite sur une table ajourée faite de lames bois de châtaigner fendu. Les grains éjectés faisaient un cliquetis très singulier en tombant sur la bâche qui les recevait. Frédéric glanait les épis cassés et tombés sur le sol pour les froisser entre ses mains et en extraire le grain. Quand à Joëlle qui était venue à pied, en voisine, elle récoltait en bouquets les épis qui avaient conservé une petite queue, emprunte d'une attitude enfantine elle les frappait sur le bord de la table pour ne rien perdre disait-elle «j'ai des parents, un auvergnat l'autre normand, alors vous comprenez ???»
Emilie est venue à vélo en famille, nous pouvons lire sur son visage le plaisir d'être là avec ses enfants. Jérémy et Charlotte sont venus voir et sont restés. Jérémy, la trentaine : «je reviendrai à tous les ateliers, nous avons acheté une maison à Pont-Farcy au mois de mai, nous la restaurons». Charlotte fût la première à se faire piquer par une abeille sur le sourcil droit. Je possédais un roll apaisant, en une application la douleur s'est dissipée en partie. Ce n'est qu' à la fin de la journée qu'à ma grande surprise nous comptabilisions neuf piqûres d'abeilles, dont trois pour Sylvain qui, comme tous les autres n'a pas quitté le navire. L'investissement de chacun est remarquable, j'ai envie de dire émouvant de tant de générosité. Nous avons bu un coup de cidre, ou du jus de pomme que m'avait gentiment donné Françoise lorsqu'elle était venue à la première journée de moisson. Nous avons repris l'activité durant vingt minutes pour finir de récolter la parcelle, avant de ranger tout le matériel. Tout le monde a participé au rangement et Nadine m'a accompagné jusqu'au local municipal pour m'aider à vider la remorque de notre précieuse provision de paille. J'ai remporté la récolte de grain chez moi pour la vanner.

Je n'aurai pas cité ou nommé chacun, je vous demande de m'en excuser. Ils n'en ont pas moins mon estime et mes remerciements pour avoir contribué au même titre que tout un chacun à la réussite matérielle mais encore davantage, humaine, de notre premier atelier. C'est maintenant avec une certaine impatience, et un plaisir non dissimulé que je vous attends le 2 octobre pour un nouvel atelier.

Je vous mets cette citation pour vous conforter dans ce que vous avez déjà compris :
«Il faut sauver les condors, non pas seulement parce que nous avons besoin des condors, mais parce que nous avons besoin de développer les qualités humaines nécessaires pour les sauver ; car ce sont ces qualités-là dont nous aurons besoin pour nous sauver nous-mêmes»
Ian Mac Millan (naturaliste américain), 1880
MERCI!

Jacky